Après la danse… #RDVANCESTRAL

Tomber par hasard sur une procédure judiciaire (1) dans laquelle figure un de ses ancêtres impliqué dans une bagarre entre deux bandes de jeunes hommes. Une telle source permet de vivre les événements au fil de la lecture et un exercice tel que le #RDVAncestral de le revivre à sa manière.


 

Méréville, sa halle, son église et son château. Je ne sais comment j’avais atterri ici, mais j’y étais, il faisant beau et chaud, c’était le début de l’été. Une grande effervescence régnait autour du château, le Marquis DE LA TOUR DUPIN devait être dans les lieux, tout un monde s’agitait, traversant la cour, je continuais mon chemin, après avoir pris l’allée d’honneur qui menait à la cour principale, je contournais l’immense bâtisse de style Renaissance pour arriver dans une splendide jardin à la française.

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Vue du Château de Méréville

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Le château et le parc n’avaient rien à voir avec ce qu’il allait devenir quelques années plus tard lorsque le Marquis DELABORDE, le financier de Louis XVI, allait le transformer et ce qu’il est devenu aujourd’hui, une ruine en cours de restauration. J’admirais les formes géométriques des bosquets de tailles et de hauteurs différentes jusqu’à atteindre la Juine, le cour d’eau qui traverse le pays. Je rejoignais un homme assis sur un muret le long de la rivière, bien habillé, équipé d’un écritoire portatif qui se leva à ma vue :

– Monsieur, ravi de vous rencontrer, Louis-Claude-Chrétien HOCHEREAU.

– Ne me dites rien, l’interrompais-je, vous étiez maire d’Etampes en 1759 et encore échevin l’année passée.

– Tout à fait et avocat au Parlement de Paris, juge du bailliage et haute châtellenie de Méréville, me répondit-il d’un air curieux mais sans vouloir en savoir plus. Je suis en plein travail, je relis une déposition que mon greffier a rédigé hier au soir.

– Une affaire importante ?

– Rien de grave, un conflit entre jeunes qui a mal tournée, deux jeunes gens sont dans un sale état. Et il commença à me raconter les faits.

Le samedi 24 juin 1769, fête de la Saint-Jean, deux personnes au service du Marquis DE LA TOUR DUPIN, un nommé Sébastien MAUDUIS cuisinier et François REVELIN domestique, se rendirent après la fête qui se donnait au Château à l’Hôtellerie du Cygne pour se rafraichir. Après avoir commandé une bouteille de bière, il allèrent s’isoler dans une pièce jouxtant la cuisine et tombèrent sur un groupe d’hommes qui les assaillis de coups.

Mon interlocuteur interrompait son récit et me dit :

– Lisez plutôt par vous-même, vous aurez tous les détails de cette malheureuse affaire, mais hâtez-vous, nous devons aller rencontrer les témoins. Mais au fait, savez-vous lire ?

– Oui Monsieur, répondis-je

Il me tendait alors une liasse de papier et je reprenais la lecture au début, j’ai pu y lire la totalité de ce qui c’était passé dans la journée du 24 juin 1769. Vers dix-neuf heures entrèrent dans une auberge de Méréville, deux domestiques travaillant au château, qui après avoir commandé une bouteille de bière s’isolèrent dans une autre chambre attenante à la salle principale trop bruyante. A leur entrée, ils furent assaillis par une troupe de garçons qui avaient formé le complot de les maltraiter.

Sur le papier était listé le nom de six jeunes hommes résidant de la paroisse, âgés d’une vingtaine d’années:

  • Pierre et Jean DURANT, les fils de François, le maréchal de Méréville
  • Pierre et Antoine GRENET, fils de Jérôme GRENET laboureur au hameau de Montreau, je reconnaissais facilement ces noms, Antoine est l’un de mes ancêtres maternels (sosa 508 – G9)
  • PICHOT fils de François également laboureur à Montreau
  • MERLIN fils de Charles meunier à Courcelles autre hameau de Méréville

Le paragraphe suivant relatait tous les coups de poings, de brocs, de chaises ou de pieds reçus par les deux domestiques et les ordres donnés par celui qui semblait être l’instigateur de l’attaque, Pierre DURANT, que l’on surnommait le Volontaire. Celui-ci aurait sommé ses camarades de tuer les deux bougres. Ils s’étaient alors tous jetés sur REVELLIN lui assenant des violents coups avant de faire subir le même sort à MAUDUIS. Tous les coups, toutes les blessures y étaient détaillés comme une longue litanie qui nous plongent dans l’instant. Véritablement tombés dans un guet-apens, les deux domestiques ne furent libérés de leur supplice qu’après un long moment par l’assemblée qui se trouvait dans la salle principale.

Après les faits, viennent le pourquoi et le comment, je prenais un papier qui se trouvait sur l’écritoire et à l’aide d’une plume, essayais tant bien que mal de recopier les quelques lignes :

« Disent encore les suppliants qu’ils savent a n’en pouvoir douter que les diverses maltraitements et outrages qu’ils ont reçus des accusés est une suite du complot qui avait été fait à l’instigation de ce nommé Pierre DURANT dit le Volontaire, que c’est lui qui a excité sa compagnie à  l’espèce de guerre domestique dont il vient d’être parlé, que ce garçon que l’on peut considérer pour être le chef de la clique a tenu ce langage, un instant auparavant que les plaignants arrivassent qu’il fallait battre REVELIN et le garçon de cuisine que c’était deux bougres de haut-la-queue, qu’ils méritaient d’être frottés et que s’y on ne pouvait pas les joindre aujourd’hui que demain en sortant de la première messe qu’il fallait les joindre.  Disent aussi les suppliants que ce malheureux échec est une suite des impertinences que les accusés avaient faites au château une heure auparavant et que ce n’a été s’en doute que sur ce que REVELIN leur dit qu’il ne leur convenait pas de venir insulter personne au château qu’ils manquaient même au respect qu’ils devaient à Monsieur DELATOUR DUPIN que ces accusés les ont ainsi outragés, battus et maltraités, qu’ils savent encore les suppliants que ces mêmes accusés ont proférés contr’eux les plus violentes menaces depuis même. L’échec dont il s’agit disant qu’ils auraient encore REVELIN et le garçon de cuisine que c’étaient deux bougres qu’il fallait arranger de la bonne manière et que lui REVELIN n’en avait pas encore assez eu».

Le dernier paragraphe, en sorte de conclusion se terminait ainsi :

« Or comme les suppliants dans l’état où ils se trouvent maintenant sont dans la situation la plus douloureuse et la plus triste et qu’ils sont même dans le grand danger de mourir ou d’être estropiés de leurs blessures et qu’il y a tout lieu de croire que les accusés avaient fait un complot et qu’en un mot les suppliants n’ont été ainsi maltraités qu’en conséquences du dessein prémédité desdits accusés c’est dont pour être sur tout ce pourra que lesdits suppliants ont été conseillés de vous donner leur plainte et d’interposer votre autorité ».

J’arrivais à la fin du témoignage qui avait été recueilli auprès des deux victimes. Je tendis la feuille à Louis Claude Chrétien HOCHEREAU qui m’interrogeait :

– Triste affaire n’est-ce pas ?

– Effectivement, lui répondis-je, et comment vont les domestiques ?

– Je vous raconterai plus tard, pressons nous, j’ai fait assigné par Monsieur DIEUDONNÉ, sergent qui siège à Méréville, les témoins des évènements, ils devraient nous attendre à la halle.

– Qui sont-ils ?

– Quelques habitants de la paroisse, ce sont les accusateurs qui nous en ont fournis la liste, il me semble que le curé y est. Allons, pressons, voulez-vous.

Nous retraversions à grands pas le jardin, repassions devant le Château et dans la cour où l’agitation s’était calmée et arrivions sur la place du marché où avait été installé sous la halle quelques chaises et une table où mon compagnon prenait place et s’adressait à l’assemblée qui attendait.

– Messieurs-Dames, nous sommes ici pour éclaircir les faits qui se sont déroulés le soir de la Saint-Jean, après la danse entre les domestiques de Monsieur le Marquis et quelques garçons de la paroisse. Après lecture de la plainte que j’ai reçu par les nommés REVELLIN et MAUDUIS, je prierai chaque personne qui a reçu hier la visite du sergent royal de bien vouloir donnez ses nom et prénom, sa qualité, son domicile et son âge et témoigner des faits.

Le curé se présenta le premier :

– Jacques Alphonse SAVOURÉ, prêtre et curé de la paroisse Saint-Père de Méréville, je réside à la maison presbytéral et j’ai 56 ans. Je n’étais pas présent  dans le bourg de Méréville lors des événements, mais j’ai  entendu dire à la sortie de la messe ce matin que le domestique de Monsieur le Marquis était le moteur de la querelle, je ne sais rien de plus.

Les témoignages s’enchainaient, apportant des détails sur le déroulement de l’affaire et sur son origine, quoique encore bien sombre. En second, témoigna l’hôtelier chez qui a eu lieu la bagarre puis les uns après les autres, sans interruption, racontèrent leur version. Le juge prit consciencieusement des notes.

– Claude François CHEVANNE, je tiens l’hôtellerie du Cygne, j’ai 40 ans.                             Les six accusés sont rentrés chez moi sur les six heures et m’ont commandé une bouteille de vin. Après les avoir servi, je repris mes occupations mais j’ai entendu dire par Le Volontaire qu’il fallait que REVELLIN et MAUDUIS passent par leurs mains et qu’ils les joindront le jour même ou le lendemain et qu’ils devaient enfin résoudre cette querelle qui durait depuis deux ans. Puis à sept heures sont entrés lesdits REVELLIN et MAUDUIT, m’ont commandé une bouteille de bière et sont entrés dans la chambre où se trouvaient les frères DURANT et GRENET, les fils PICHOT et MARLIN qui se sont jetés sur ceux qui venaient d’entrer pour les mettre à terre puis ils les ont violemment frappés à coup de broc, de chaise pour certains, les autres avec leurs pieds et leurs poings.  J’ai tenté de les arrêter et je me souviens mots pour mots ce que je leur ai dis pour les calmer : « Mes enfants qu’allez-vous faire, vous allez vous faire une affaire à vous perdre, ce sont des domestiques de votre seigneur qui est bon mais qu’il ne sourira pas tranquillement qu’on les maltraite ainsi ». Mais ils n’entendaient rien,  ils m’ont juste dit qu’ils me paieraient les dégâts qu’ils avaient causé mais qu’avant tout qu’ils voulaient assommer ses bougres. Enfin, plusieurs habitants sont venus débarrasser les deux pauvres garçons de leurs agresseurs. Mon fils qui était avec moi vous en dira autant.

–  François ROTY compagnon charpentier, j’habite dans le bourg. Vers six heures, j’ai rejoint mes camarades, les frères DURANT et GRENET chez CHEVANNE, François DURANT était bien énervé et n’arrêtait pas de jurer. L’histoire remonte à deux ou trois années déjà, REVELLIN avait maltraité le Volontaire et que celui-ci voulait se venger et que le domestique du Marquis n’était, je cite « qu’un bougre de querelleur ». La suite vous la connaissez Monsieur, je n’étais pas dans la chambre, avec d’autres hommes nous avons tenté de les séparer, ça n’a pas été facile !

– Marie Madeleine CLERMONTE, je suis la femme de Jean BAGNOL qui est maître chirurgien et j’ai 40 ans. Un des domestique du château, que je ne connais point, tenait François, le fils DURANT le maréchal, par les cheveux et il avait l’air étourdi, c’était sur les coups de neuf heures du soir.

– Pierre GUIGNEPAIN, 62 ans, j’ai le cabaret juste derrière vous, face à la halle. En fin d’après-midi, je revenais du château après la danse, j’étais au niveau de l’avant-cour du parc quand j’ai entendu  quelqu’un s’adressé à trois domestiques dont MAUDUIT en leur disant qu’il avait eu tord pendant la danse de maltraité le fils GRENET. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé mais les trois hommes voulaient lui donner cent coups de bâtons et ce n’était pas encore assez. Au même moment, les compagnons du fils GRENET, qui avaient entendu les menaces envers leur ami crièrent « Viens donc toi si tu es assez hardi, viens nous en donner » mais MAUDUIT passa son chemin et je suis rentré chez moi.

– Jean DENISET laboureur chez mon père à Givramont hameau de cette paroisse. Il devait être autour de huit heures, j’étais ici-même sur la place du marché, en face du cabaret de M. CHEVANNE, il y avait les six garçons qui se bagarraient avec un des domestique du Château, ils avaient tous des bâtons. Je n’ai rien vu de plus et je ne sais pas pourquoi ils se bagarraient.

Venaient ensuite deux jeunes femmes Marie Anne Françoise et Marie Anne LEBLANC filles d’un des principal marchand du village, à peine la vingtaine dont les témoignages étaient semblables, elles avaient vu sortir de chez l’hôtelier le garçon pâtissier du Marquis poursuivi par les six garçons en question et que le fils DURANT le rattrapa devant chez Pierre GUIGNENAIN et le prit par les cheveux et le terrassa par terre à coups de poings. Ce n’est qu’avec l’arrivée de REVELIN le garçon d’office du château, que le pâtissier fut débarrasser des mains de son assaillant.

Il y a également LAMIRAULT, un charretier  qui revenant de faire boire ses chevaux, il avait entendu le fils du maréchal de Saint-Père que c’était lui qui avait frappé les domestiques du Marquis et que si il pouvait, il les frappait encore.

Enfin se sont présentés deux hommes, d’une trentaine d’années, l’un se présentant comme le domestique de la Marquise de Saint-Chamant et l’autre celui de Madame la Comtesse de Cragray, résidant avec leurs maîtresses au château de Méréville et domiciliés à Paris. Elles avaient dû être invité par le Marquis a passer quelques jours à la campagne et la danse qui s’était déroulée était certainement en leur honneur. Ces deux témoignages, qui me parurent durer une éternité, furent néanmoins les plus intéressants et les plus instructifs sur l’origine de la querelle.

Le premier, Michel COMMEFROY, se rendait avec le second, François DE BASSEUX dit D’ORVILLE chez CHEVANNE pour boire une bouteille de vin, ils étaient dans la même pièce que les six agresseurs avant l’arrivée des domestiques du Marquis DE LA TOUR DUPIN. Parmi eux, Pierre DURANT était les plus virulent, il disait que REVELLIN était un fieffé querelleur avec tout le monde, que l’année d’avant il avait mis un soufflet à son frère et comme il leur avait cherché querelle aujourd’hui dans le vestibule du château qu’il était prêt à l’assommer dès qu’il le croiserait. Il se demandait même pourquoi le Marquis gardait un si mauvais sujet alors qu’il en avait renvoyé tant d’autres qui valaient bien mieux que lui. Les détails de la scène de la rixe coïncidaient avec ce qui avaient déjà été relaté.

Il n’y avait plus de témoins, je restais là quand M. HOCHEREAU prit congés de l’assemblée qui s’était réunie en grand nombre. Il s’approcha et me dit qu’il avait assez de témoignages et d’élément mais qu’il devait encore consulter quelques personnes afin de rendre un jugement le plus juste.

Il rendrait sa décision quelques jours plus tard. Il partait.

Avant de prendre congés à mon tour, je voulais connaître l’état de santé des deux domestiques. Je m’approchais de la foule encore amassée sous la halle pour tendre l’oreille. D’après ce que l’on disait dans le bourg, deux médecins de la paroisse voisine avaient été commis d’office le 28 juin, pour aller visiter et examiner les blessures et mauvais traitements que les deux domestiques avaient subi. Le rapport devait être dans les mains du juge mais je n’avais pas eu le temps de le consulter. François REVELLIN était alité à l’Hôtel-Dieu depuis une semaine, il avait de multiples contusions à la tête et plusieurs ecchymoses sur tout le corps ;  les médecins ont dû pratiqué des saignés pour le soulager.

Quant à Sébastien MAUDUIT, il gardait le lit au château mais était dans un bien meilleur état que son camarade. Les chirurgiens lui donnaient huit jours pour se rétablir alors qu’il en fallait au moins vingt pour François REVELLIN à condition que ton état reste stable.

J’en connaissais désormais un peu plus sur cette affaire, sur la chronologie d’une querelle qui avait mal fini, de la fierté des jeunes adultes mise à mal arrosé d’un peu d’alcool… Je n’avais pas croisé mes ancêtres, ni le père, ni le fils et je n’arrivais pas à me faire une opinion sur l’affaire mais après tout, ce n’était pas à moi juger…je repartais comme j’étais venu, je ne sais comment.

 

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