Une baguette et trois cartes postales s’il vous plaît

En cette fin d’année, profitant de l’humidité d’une petite ville de la Suisse Normande, où je prends mes quartiers plusieurs fois par an, j’ai fait une découverte, la découverte de l’année, qui ferait pâlir d’envie n’importe quel généalogiste.

Le crachin Normand me privant d’une balade dans la campagne, je passe mon après-midi à transcrire quelques actes notariés du XVIIIe mais le clocher sonne 17h, il est temps d’aller acheter le pain. Équipé jusqu’aux dents, tel un marin prenant la mer, j’entame une balade qui doit me mener jusqu’à la boulangerie. La nuit tombe, les rues sont désertes mais au loin une boutique éclairée attire mon attention, un commerce de cartes postales et de livres anciens. Je ne suis ni cartophile, ni collectionneur de vieux livres mais comme tout généalogiste un peu fouineur, je me dis que si jamais… il y avait quelque chose qui pourrait…

Il est 17h passé, mon entrée dans la boutique n’est pas fracassante, j’adresse un bonjour nonchalant laissant transparaitre ma pensée « Je rentre mais bon…».

J’entame alors quelques recherches dans les cartons de cartes postales, département par département, les choisissant en fonction des lieux de naissance des mes arrière-grands-parents, j’ai deux ou trois villages en tête. Si je pouvais trouver la carte figurant l’un des mes arrière-grand-père trônant fièrement devant son bus, agrandie et encadrée chez Papi et Mamie ou celle des beaux-parents du Pépé-Autobus qui ont été photographiés devant leur épicerie avec leurs noms en lettres majuscules sur la devanture.

Mes premières recherches sont vaines, rien pour le Loiret, je poursuis alors méticuleusement avec l’Essonne, passant les B… comme Brières, les C… comme Congerville ainsi jusqu’aux M… et je tombe sur « Mérobert », le village de Mamie, petit bourg à l’entrée du plateau Beauceron.

Là, deux cartes m’attendent, sur la première posent fièrement une dizaine d’enfants devant la marre qui lui donne sa légende « La Marre ». L’autre « Grande-Rue » sur laquelle Monsieur et Madame HAILLARD posant pour l’éternité devant leur commerce de vins entourés de bonnes gens endimanchées.

Jusqu’à là, rien d’extraordinaire, on trouve facilement des cartes postales où nos ancêtres ont vécu…mais peut-on trouver des cartes postales où ont vécu nos ancêtres, écrites par nos ancêtres, en dehors des valises oubliées dans les greniers de la famille? Vous connaissez la réponse d’avance… oui c’est possible !

Si les carte sont intéressantes, des vues d’un villages au début du XXe siècle, leur dos l’est encore plus plus.

 

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La partie correspondance n’a rien de très originale, le message est lapidaire pour l’une comme pour l’autre, mais l’expéditeur semble être la même personne.

« Amitiés à tous, E.C.A.DANIEL »

«  Amitiés et baisers à tous, E.C.A DANIEL »

Dans un premier temps, je ne me rends pas bien compte, la signature n’est pas très claire.

L’adresse est alors bien plus frappante, identique sur les deux :

            « 46 rue des Couronnes, Paris, 20ème arrondissement »

L’une est adressée à Isidore DANIEL, l’autre à Ernest…ces prénoms me disent quelque chose, des collatéraux sûrement entendus dans les conversations de famille, de lointains cousins perdus de vue au fil des générations. J’ai déjà effectué quelques recherches sur Isidore mais sans plus.

Très vite, je découvre à quoi correspondent les initiales de l’expéditeur ou plutôt des expéditeurs. Ils s’agit de mes arrières-arrières-grands-parents Édouard DANIEL et Clémence HÉRON et de mon arrière-grand-père André DANIEL.

C’est le moment d’activité sa mémoire, on se refait l’arbre rapidement dans la tête et… Édouard n’est autre que le frère d’Isidore…Ernest doit être son fils.

Un Petit extrait d’arbre généalogique pour clarifier l’affaire : Qui est qui ?

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Généalogie DANIEL simplifiée reprenant les personnes citées

Je quitte alors la boutique en demandant de mettre de côté ces précieuses cartes, je reviendrai demain.

Il est 19h, la boulangère est toujours là, le pain encore chaud.

En rentrant je vérifie les différentes informations, je connais l’état-civil (naissance, mariage, décès) d’Isidore grâce aux mentions marginales sur son acte de naissance mais rien sur son potentiel fils Ernest. Je cherche donc son acte de naissance, ciblant l’adresse des parents dans le 20ème arrondissement de Paris, dans les tables décénales de 1903 à 1912 (les cartes sont datées entre 1900 et 1915), bingo, Ernest est bien le fils de son présumé père et est bien né dans le 20ème arrondissement en 1908. L’acte apporte son lot de mentions marginales en confirmant l’adresse des cartes postales. Ils sont alors épiciers.

Avec ces informations, il est plus facile de dater ces deux cartes postales, en l’absence d’oblitération. Elles ont été écrites entre 1908, année de naissance d’Ernest, et 1914, année de décès d’Édouard.

Affaire rondement menée mais le pain est désormais froid.

J’attends donc impatiemment la levée du jour pour aller récupérer les deux cartes et bien plus motivé et joyeux que la veille, espérant que ces deux cartes ne soient pas les seules destinées à Ernest et Isidore. Peut-être faisaient-elle partie d’un lot de cartes abandonnées, retrouvées ou vendus par les descendants des cousins de Paris.

Entrant dans la boutique, saluant bien plus jovialement l’assemblée que la veille, je demande à revoir le carton de l’Essonne, ne m’attardant plus sur les communes mais sur le nom et l’adresse des destinataires au dos. Et puis…

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« Monsieur et Madame DANIEL,

épicier, rue des Couronnes

46 Paris »

Le message est plus prolifique et la signature moins énigmatique, la carte représente        « La Grande Rue » des Granges-le-Roi, non loin de Mérobert.

« Tous nos vœux de bonheur et de prospérité

ton cousin et ta cousine

Adèle et Edmond SERGENT »

Ma théorie du lot était la bonne…Une troisième carte vient de s’ajouter… Mais qui sont Adèle et Edmond ?

Je conclus mes recherches par un « Je vous prends les trois ! » pour partir en entamer d’autres sur les mystérieux cousins SERGENT. Je vous rassure le mystère s’est rapidement éclairci.

Commençant par les tables décennales à la recherche d’un mariage ou d’une naissance aux Granges-le-Roi, village de la carte postale, seul indice pour localiser le couple SERGENT. Mais pas une trace d’un ou d’une quelconque SERGENT dans l’état-civil grangeois. Je passe alors aux recensements de population, sur celui de 1906 figure un certain Edmond SERGENT et une certaine Adèle DELATOUCHE avec une année et un lieu de naissance, jackpot. Adèle est née à Mérobert, tiens tiens!  Je commence par retrouver son acte de naissance en 1861, puis son acte de mariage avec le bien-nommé Edmond SERGENT, toujours à Mérobert en 1884.

Adèle est la fille d’Auguste DELATOUCHE et d’Adèle Ernestine DANIEL, qui n’est d’autre que la sœur de Michel Ernest DANIEL le père d’Edouard et Isidore, c’est à dire leur tante paternelle ce qui fait d’Adèle DELATOUCHE (femme SERGENT) leur cousine germaine.

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Généalogie DANIEL simplifiée reprenant les personnes citées

 

La morale de ce conte post-Noël : où que vous soyez, fouillez !

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